Les plateformes de glace de l’Antarctique menacées par le réchauffement des océans
Une étude démontre que 60% des plateformes de glace qui entourent l'Antarctique pourraient disparaitre d'ici 2300 si les gaz à effet de serre ne sont pas freinés. La disparation progressive de ces "freins mécaniques" laisserait les glaces de la calotte s’écouler bien plus rapidement vers l'océan, risquant de voir son niveau augmenter jusqu'à dix mètres à long terme.
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Antarctique est entouré d’une ceinture de gigantesques plateformes de glace flottante, épaisses de plusieurs centaines de mètres et ancrées sur les côtes et les fonds marins. Ces plateformes jouent un rôle crucial en agissant comme des contreforts qui retiennent la glace posée sur le continent. Sans elles, la glace de la calotte antarctique s’écoulerait beaucoup plus vite vers l’océan et donc en faire monter fortement le niveau.
"De nombreuses études se sont déjà penchées sur la stabilité future des plateformes de glace antarctiques, mais elles se concentraient souvent sur la fonte en surface ou le réchauffement de l’air, explique Clara Burgard, chercheuse CNRS à l'Institut Pierre Simon Laplace. Avec l'équipe nous avons adopté une approche plus complète en prenant en compte à la fois le réchauffement de l’atmosphère et surtout celui de l’océan qui baigne la face inférieure des plateformes de glace."
Les chercheurs ont réalisé des simulations numériques de l’évolution de soixante quatre plateformes de glace autour de l’Antarctique selon différents scénarios d’émissions de gaz à effet de serre pour déterminer dans quelles conditions ces plateformes deviennent "non viables", c’est-à-dire trop amincies ou trop fragilisées pour continuer à retenir efficacement la glace continentale. Dans un scénario de fortes émissions, avec un réchauffement atteignant presque douze degré d’ici 2300, trente-huit des soixante-quatre plateformes étudiées perdent leur intégrité structurelle. Cette perte de "frein mécanique" pourrait contribuer, à long terme, à une hausse du niveau des mers pouvant atteindre dix mètres !
Dans un scénario climatique ambitieux, qui maintiendrait le réchauffement sous les deux degrés d’ici 2300, une seule plateforme deviendrait non viable, et le risque ne s’accroîtrait significativement qu’après 2250. Autrement dit, le futur des plateformes de glace dépend très directement de notre trajectoire d’émissions.
"L’étude montre que la déstabilisation des plateformes ne se produira pas du jour au lendemain, explique Christoph Kittel, climatologue à l'ULiège et co-auteur de l'étude, mais qu’elle pourrait s’accélérer fortement à partir de la fin du XXIᵉ siècle. La majorité des déclins simulés débutent autour de 2085 et atteignent un maximum vers 2170. Même si ces horizons temporels peuvent sembler lointains, les décisions qui les conditionnent se prennent aujourd’hui. Les plateformes de glace ont une inertie énorme. Une fois qu'elles sont amincies et fracturées, il est pratiquement impossible de revenir en arrière.
L’océan, moteur principal de la déstabilisation
Un résultat majeur de ce travail est l’identification de l’océan comme principal responsable de la perte de viabilité des plateformes de glace. Le réchauffement et la modification de la circulation des eaux profondes amènent davantage d’eaux chaudes au contact de la base des plateformes, ce qui accélère leur amincissement par en dessous. "Nous utilisons entre autres le modèle MAR (Modèle Atmosphérique Régional), développé à l'ULiège, pour déterminer l’effet de l’atmosphère sur l’affaiblissement des plateformes, reprend le chercheur. Il permet de simuler finement les échanges d’énergie, de neige et de glace entre l’atmosphère et la surface de la calotte, et de combiner ces informations avec celles sur le réchauffement océanique. Cette approche couplée est indispensable pour estimer à quel moment la structure des plateformes bascule vers un état non viable."
Les auteurs soulignent que leurs estimations sont probablement conservatrices. Les simulations incluent l’amincissement thermique, mais d’autres processus susceptibles de déclencher un effondrement comme la fracturation, la propagation de crevasses, la formation de rifts ou les grands épisodes de vêlage, sont peu ou pas du tout pris en compte. En réalité, certaines plateformes pourraient donc s’effondrer plus tôt que ne le suggèrent les modèles.
Référence scientifique
Burgard C., Jourdain N.C., Mosbeux C., Caillet J., Mathiot P. and Kittel C., Ocean warming threatens the viability of 60% of Antarctic ice shelves. Nature 647, 102–108 (2025). doi.org/10.1038/s41586-025-09657-w
